Le château d’Aguilar


Composé de deux enceintes concentriques séparées par des lices, Aguilar, se situe à 267 m d'altitude sur une colline qui domine la plaine de Tuchan, surveillant les rares passages des Corbières. Le site se trouve sur le territoire de la commune de Tuchan.

L’accès primitif s’effectue au sud. Il est défendu par un mur percé de meurtrières. En contrebas, sur le versant ouest, s’élève la chapelle Sainte-Anne, dont l’inventaire de 1262 ne mentionne pas le vocable, qui apparaît au XIVe siècle. Des recherches récentes ont révélé la présence d’un ancien village sur la colline, expliquant la situation de la construction religieuse.

La nef de plan rectangulaire est couverte par un berceau légèrement brisé, la voûte de l’abside semi-circulaire est en cul-de-four. Les vestiges du portail sont situés au sud. Une fenêtre à simple ébrasement interne est ménagée dans le pignon ouest. Deux fenêtres éclairent l’abside, l’une à double ébrasement dans l’axe, l’autre à simple ébrasement interne, au sud. Bien que de forme générale romane, la présence des pénétrations entre les voûtes de l’abside et de deux fenêtres fait cependant penser à une datation assez tardive.

La première enceinte, hexagone irrégulier, est cantonnée de tours de plan semi-circulaires ouvertes à la gorge. Elle est accessible par une porte ruinée, protégée par une barbacane, située au centre du front ouest. L’observation des vestiges indique qu’elle était défendue par un assommoir et une herse dont la base de la rainure subsiste au piédroit nord. Cinq des six tours construites en appareil de calcaire lisse, sur souches tronconiques à bossage, ont à peu près les mêmes dimensions et les mêmes dispositions. Les archères, en bêche, sont disposées en quinconce dans les deux niveaux subsistants.

La tour nord-ouest, relativement isolée, a un diamètre important. Les tours du front oriental sont plus rapprochées : elles sont dominées par une colline située à quelques centaines de mètres. Notons les traces d’une poterne, permettant d’accéder plus rapidement dans la place, à l’angle de la tour nord-est. Les archères sont perceptibles dans l’élévation des courtines, d’une épaisseur de 1,20 m. Le sommet des murailles était accessible grâce à trois volées d’escaliers droits, l’un situé dans l’angle nord-est, les deux autres de part et d’autre de la tour sud-ouest. Remarquons l’utilisation de la sur-épaisseur de la courtine ouest en manière d’abri pour le portier par la réalisation d’une arcade aveugle. Les lices, séparant les deux enceintes, sont occupées par des vestiges de bâtiments de services, certains, en pierre sèche, ne sont sans doute que le reflet d’une réutilisation pastorale tardive du site.

Une rampe située face à la porte principale permet d’accéder à la deuxième enceinte, de plan polygonal irrégulier, dominant la première de 4 à 5 m. La rampe se poursuit au-delà de l’emplacement de la porte en une sorte de plateforme pouvant être couverte, si l’on en juge par les corbeaux subsistants dans la hauteur de la courtine. Le front ouest, dont le revers est occupé par une salle, est défendu par quatre archères voûtées, l’angle sud-ouest par une cinquième d’aspect semblable. Deux grandes fenêtres, à l’ouest et au sud, percent le premier étage. La cour est entourée de murailles en pan coupé, d’une épaisseur de 1,15 à 1,90 m, allant jusqu’à 2,80 m et ainsi un éperon renforçant l’enceinte à l’est. En flanquement du front nord s’élève une tour quadrangulaire dont la base est occupée par une citerne, reconnaissable à son enduit de mortier de tuileau. Les arrachements de la salle, située de plain-pied avec le niveau de la cour, indiquent une couverture en berceau brisé. La voûte d’une case en grès taillé se perçoit au revers du mur sud, lui-même percé d’archères. Dans la seconde enceinte, des bourrelets situés au droit des extérieures étaient destinés, sans doute, à les souligner, la lumière rasante en fin de journée favorisant leur mise en valeur.

Situé dans la partie sud des Corbières orientales, au sud-ouest du département de l’Aude, le château d’Aguilar est implanté dans la plaine viticole de Tuchan, entre moyenne montagne et mer Méditerranée. Marqué par le climat méditerranéen, ce territoire fait la transition entre les Hautes-Corbières, les reliefs du Roussillon et le Fenouillèdes. Cette position isolée au cœur des Corbières donne au paysage son faciès caractéristique et varié. Le château d’Aguilar s’inscrit dans une région de plis et de chevauchements qui sont à l’origine des différentes formes de reliefs et de paysages de cette partie des Corbières. Le château, qui s'élève à 296 mètres, domine la vallée viticole de Tuchan, position stratégique qui lui a permis autrefois de surveiller l’accès aux Corbières en contrôlant les passages entre la vicomté de Narbonne et le Roussillon. Malgré sa position peu élevée, le château d’Aguilar permet d’embrasser d’un seul coup d’oeil la diversité des paysages de la plaine viticole.

Cette situation dominante participe à l’aspect pittoresque du château et apporte un cachet qui contribue à la singularité paysagère de la plaine. Dans ce paysage multiple, l’élément marquant vient en grande partie des contrastes de topographie. Enserrée entre des reliefs qui présentent une succession de pechs (collines), la plaine de Tuchan, véritable dépression naturelle, se déploie de manière linéaire et plane dans un décor cerné de reliefs prononcés et imposants.

D’une hauteur de 321 m, le puy sur lequel fut édifié le château d’Aguilar (puio quem dicunt Aguilar) est mentionné en 1020 dans le testament de Bernard Taillefer, comte de Besalù, qui le transmet à son fils, en même temps qu’il lui lègue la vicomté de Fenouillèdes. On ne saurait pour autant en conclure qu’un château existait à cette date ; peut-être y avait-il toutefois sur ce puy quelques aménagements témoignant du pouvoir exercé par le comte sur ce territoire. Les années 1050-1080 sont dans cette région une période de grands troubles (rivalité notamment entre le vicomte et l’archevêque de Narbonne) et on ignore comment Aguilar est entré dans le patrimoine de la famille de Termes. C’est en 1241 qu’apparaît pour la première fois la mention du castrum de Aguillare : après l’échec de la révolte de Raimond Trencavel à laquelle il a pris part, Olivier de Termes se soumet sans condition au roi de France Louis IX et lui remet sa terre d’Aguilar. Occupé alors par une garnison royale, le château est restitué en 1250 à Olivier de Termes, en récompense de ses services en Terre Sainte. Finalement, en 1262, Olivier de Termes vend Aguilar à Louis IX, qui intègre le château dans les forteresses royales chargées de défendre la nouvelle frontière dessinée en 1258 par le traité de Corbeil. En 1272, le châtelain du roi dresse avec précision l’inventaire de l’armement et des engins militaires dont la forteresse est dotée.

Alors que l’enceinte intérieure semble pouvoir s’identifier avec le château initial et pourrait être datée du XIIe siècle avec des adjonctions postérieures, l’enceinte extérieure est vraisemblablement due aux maîtres d’oeuvre du roi de France, dans le dernier tiers du XIIIe siècle-début du XIVe siècle (souches tronconiques à bossage, archères philippiennes…). En 1302, la garnison se compose, outre le châtelain, de douze sergents, d’un chapelain, d’un portier et d’un guetteur. En 1321, ordre est donné à l’artilleur du roi dans la sénéchaussée de Carcassonne et Béziers de prélever sur les équipements de la garnison royale de la Cité de Carcassonne des armes et munitions afin d’en pourvoir le château d’Aguilar1.

À diverses reprises, et notamment après la rétrocession au roi d’Aragon des comtés de Roussillon et de Cerdagne par Charles VIII, des incursions aragonaises ravagent le pays (1495-1496). En 1525, des troupes de Charles Quint prennent Aguilar et Tuchan et emmènent les habitants en captivité. En 1542, après l’échec de l’armée française devant Perpignan, une escarmouche relatée par Blaise de Montluc se déroule sur les pentes et au pied de la colline d’Aguilar. Le château semble alors être en ruine et son intérêt stratégique bien amoindri (importance prise par le cordon littoral, défendu du côté français par Leucate et du côté espagnol par Salses). L’abandon de la place forte est précoce. La liste des châtelains s’arrête d’ailleurs en 1569 alors que les châteaux de Quéribus et de Peyrepertuse conservent des garnisons jusqu’à une date tardive (fin XVIIe, voire XVIIIe siècle). Toutefois, le conseil du département de l’Aude envisage, dans sa séance du 24 avril 1792, sa réutilisation contre les Espagnols. La victoire des armées révolutionnaires à Peyrestortes le 17 septembre 1793 rend caduc ce projet2.


D’après Philippe Térès, « Le castrum d’Aguilar à Tuchan (Aude). Une communauté oubliée à l’ombre de la forteresse royale », dans Archéologie du Midi médiéval, vol. 23, n° 23-24, 2005, p. 395-436.

1 : D’après L. Bayrou (dir.), op.cit., p. 202-205. 2 : D’après L. Bayrou, op.cit, p. 115-116.

Il n'y pas eu encore de fouilles archéologiques à Aguilar donnant lieu à la publication d'un rapport. En mars et avril 2013, suite à divers travaux de mise en sécurité au cours des années précédentes, des observations ont été effectuées pour évaluer le potentiel archéologique du site. Par mesure conservatoire, les couches archéologiques menacées par la restauration (ancrage de passerelles, etc.) ont été étudiées. De nombreux petits charbons et quelques fragments d’enduit de chaux de conservation très médiocre ont été observés lors de la fouille de la porte de l'enceinte intérieure. Lors du dégagement du bas de la rampe d'accès à l'enceinte intérieure, un foyer a été découvert dans l’angle sud-est de la rampe.

Ces explorations ponctuelles ont permis d’affiner la compréhension du système d’accès à l’enceinte intérieure. La structure des deux volées de la rampe et sa connexion avec la porte de l’enceinte supérieure ont été observées et enregistrées. La masse de données amassées depuis 2009 dans ce secteur a permis d’obtenir la restitution du passage ancien sans que les couches archéologiques soient vraiment impactées.