Contexte historique

Les habitants de Carcassonne expulsés de la ville après le siège en 1209 / enluminure des Grandes Chroniques de France. British Library, Londres. Photo D.R.

 

L’occupation de ces sites est ancienne. Les ressources naturelles, notamment les richesses minières des montagnes qui entourent Carcassonne, sont probablement à l’origine des premiers établissements. À Lastours, la présence humaine est attestée dès l’Age du Bronze (vers 1700-1600 av. J.-C.) ; à Peyrepertuse, elle remonte au Néolithique ; La Cité de Carcassonne est un oppidum antique, qui se développe en ville ouverte à l’époque romaine, puis est à nouveau fortifiée dans l’Antiquité tardive ; Toutefois, la plupart des sites remontent seulement à l’Antiquité tardive, présentant quelques vestiges d’occupation et d’aménagements défensifs.

Capbreu royal de Tautavel, 1292-1293 (Archives départementales des Pyrénées-Orientales).

C’est à l’époque médiévale que sont édifiées des fortifications sur les hauteurs escarpées situées dans le piémont pyrénéen et en Montagne Noire. A partir du Xe siècle, avec la disparition de l’autorité publique et des prérogatives qui y sont rattachées (pouvoir de contraindre, droit de rendre la justice, droit de lever des impositions et de battre monnaie…), les comtes, qui étaient au départ les agents du roi, affirment leur autonomie et fondent des dynasties locales ayant leur propre clientèle vassalique. Les Trencavel, qui appartiennent à la mouvance familiale des vicomtes (lieutenants qui secondent les comtes de Toulouse), comptent au nombre des grandes familles aristocratiques méridionales. Leur vicomté se trouve enclavée entre les deux plus grandes puissances du Midi : à l’ouest, les comtes de Toulouse ; à l’est, les comtes de Barcelone. Les comtes de Foix tiennent la vallée de l’Ariège, de la plaine toulousaine aux grands passages transpyrénéens et jouent eux aussi un jeu subtil entre Toulouse et Barcelone. Les relations féodo-vassaliques structurent le système politique et social qui se met alors en place. L’entité administrative de base est la seigneurie banale que le vassal a reçue en fief de son seigneur avec les pouvoirs de justice et de commandement inhérents. Au cœur de la seigneurie, le castrum, la place forte que le vassal tient du seigneur et qu’il s’engage à lui rendre dès la première réquisition. Par ces forteresses, les seigneurs affirment leur pouvoir, tout en assurant la protection des communautés villageoises qui s’installent à proximité ou à l’intérieur même de l’enceinte fortifiée.

Carcassonne se développe lorsque les Trencavel héritent de la Cité et de la vicomté. Au XIIe siècle, la ville, au centre de laquelle se trouve le palais vicomtal, s’entoure de murailles qui enveloppent des bourgs, bien au-delà du simple périmètre de la Cité et jusqu’à l’Aude, côté ouest. Ce système de fortification, bien connu grâce à plusieurs textes, est constitué de deux enceintes concentriques, s’ouvrant sur les différents axes de communication par quatre portes et autant de poternes, chaque muraille étant doublée par des fossés. Une partie de la construction est alors probablement en bois et terre crue. C’est ainsi fortifiée que cette ville voit arriver, en 1209, les armées croisées.

Bons chrétiens, cathares ou Albigeois «Le catharisme, phénomène médiéval historique et religieux, est célèbre mais mal connu». Cette phrase d’Anne Brenon (*) témoigne bien des difficultés que nous avons, aujourd’hui encore, à donner une définition claire de ce que fut cette dissidence religieuse, et ce en dépit des travaux de recherche menés par des générations d’historiens.

Il faut dire que les sources les plus nombreuses et les plus aisément accessibles ont été rédigées par les adversaires du catharisme, par ceux qui l’ont condamné et combattu (traités de polémistes catholiques, registres de l’Inquisition). De ce fait, la vision qui nous en est donnée est faussée, comme le laisse clairement entendre Georges Duby : « nous ne savons rien de l’hérésie, sinon par ceux qui l’ont pourchassée et vaincue ». La découverte dans les bibliothèques et la publication, à partir du milieu du XXe siècle, de documents d’origine authentiquement cathare (traités et rituels) a changé notre façon de voir et permis de moduler la présentation, parfois caricaturale, qui en avait été faite.

Obole de Raimond-Roger Trencavel, (1194-1209) Castrum de Cabaret - Cliché Amicale laïque de Carcassonne - Pièce de billon (alliage de cuivre et d’argent) frappée à Carcassonne.

Le terme même de « cathares » qui désigne communément aujourd’hui ces dissidents religieux du Languedoc est apparu tardivement : c’est l’historien luthérien Charles Schmidt qui, reprenant une appellation utilisée au XIIe siècle en Rhénanie mais jamais relevée en Languedoc, assura son succès en publiant en 1848 une Histoire et doctrine de la secte des cathares ou Albigeois. Quant à la signification de cette appellation, elle reste assez obscure : probablement veut-elle dire « adorateur du chat », c’est-à-dire sorcier, même si le chanoine Eckbert de Schönau, qui forgea le mot en 1163 à partir d’une expression populaire, le rattachait étymologiquement au grec « catharos », pur. Dénommés dans les premiers temps hérétiques par leurs adversaires, les dissidents qui se désignent eux-mêmes comme « bons hommes » ou « bons chrétiens » sont, à partir du déclenchement de la Croisade en 1209, plus communément appelés « Albigeois ». Dans le préambule de l’Hystoria Albigensis qu’il écrit à partir de 1213, Pierre des Vaux-de-Cernay s’en explique : « Que ceux qui liront ce livre sachent que le nom d’Albigeois est attribué de manière générale aux hérétiques de Toulouse et autres lieux et bourgs, ainsi qu’à leurs partisans, parce que les gens des autres pays ont pris l’habitude d’appeler Albigeois les hérétiques de la Province». Cette appellation est en usage chez les croisés, chez les gens du Nord qui voient dans Raimond-Roger Trencavel, vicomte d’Albi, leur principal ennemi, celui qui a laissé se développer en toute quiétude l’hérésie sur ses terres. Ils sont d’ailleurs confortés dans cette idée par les Cisterciens qui considèrent que l’Albigeois est une région totalement acquise aux ennemis de la foi et qui diffusent très largement cette image.

Peire Vidal - Bibliothèque nationale de France, ms fr. 12473, f° 27 - Cliché Bibliothèque nationale de France.

La confrontation des sources littéraires du XIIIe siècle, des archives de l’Inquisition et des actes royaux permet de replacer assez précisément la dissidence dans le contexte social de la fin du XIIe et du XIIIe siècles. Les liens féodaux et familiaux, fondamentaux dans l’organisation de la société de l’époque, imposent aux princes toulousains et à leurs principaux vassaux une certaine prudence. Comment chasser les hérétiques de son domaine sans porter atteinte aux relations de fidélité nouées avec ses vassaux et sans mettre en danger son assise politique ? En effet, le catharisme a pénétré largement la petite et moyenne aristocratie languedocienne. De nombreuses raisons peuvent expliquer cette situation. L’absence du droit d’aînesse dans le processus des successions en Languedoc est à l’origine d’une fragmentation des seigneuries : les mêmes biens font à chaque génération l’objet de partages et le nombre de coseigneurs s’accroît. C’est dans cette aristocratie que le catharisme prend souvent racine, et cela d’autant plus facilement que ces seigneurs s’opposent régulièrement à l’Église romaine pour la préservation de leur patrimoine. Les chartriers, notamment celui de l’abbaye bénédictine de Lagrasse, témoignent des rapports conflictuels qui existent entre les établissements monastiques et certains seigneurs au cours de la deuxième moitié du XIIe siècle. Ces derniers remettent souvent en cause les donations et aumônes que leurs parents ont pu faire à l’abbaye pour leur salut personnel, réduisant d’autant le patrimoine familial. Par ailleurs, les efforts menés par l’Église romaine pour obtenir des seigneurs laïcs la restitution des dîmes ecclésiastiques, que ceux-ci percevaient encore dans le Midi malgré les condamnations prononcées à la suite de la réforme grégorienne, sont fort impopulaires. Cette hostilité marquée à l’égard des établissements religieux jugés trop riches et trop puissants politiquement et socialement, on la rencontre également dans la culture des élites aristocratiques et urbaines : les troubadours qui chantent l’amour courtois critiquent souvent assez durement la vie menée par les clercs romains, dénonçant la trahison du message évangélique. Certains, tels Ramon de Miraval ou Peire Vidal, fréquentant les cours des seigneurs cathares du Carcassès, apparaissent suspects aux yeux de l’Église.

À la lecture des archives inquisitoriales, on constate que les femmes adhèrent en assez grand nombre au catharisme : en pays toulousain, elles représentent au cours de la première moitié du XIIIe siècle 45 % des hérétiques. Cette présence est déjà mentionnée au siècle précédent dans une lettre adressée en 1143 à Bernard de Clairvaux par Evervin, prévôt des prémontrés de Steinfeld : « ces apôtres de Satan [les hérétiques] ont parmi eux des femmes, continentes à ce qu’ils disent, veuves, vierges ou leurs épouses, les unes au nombre des élues, les autres des croyantes…». Les témoignages en ce sens ne manquent pas. Ainsi que l’écrit Anne Brenon : « vers 1180, toute une génération de la moyenne et petite aristocratie, dames en tête, est chrétienne cathare et ces bonnes dames transmettront leur aspiration religieuse au berceau à leurs enfants et petits-enfants ». Mais pour quels motifs un nombre aussi important de femmes adhère-t-il à cette forme de christianisme ? Peut-être parce qu’elle offre à celles-ci les moyens de mener une vie chrétienne consacrée et d’accéder à un certain pouvoir sacerdotal. Nombreuses sont, au sein même des villages, les maisons religieuses cathares regroupant des femmes qui mènent une vie apostolique active, ouverte sur l’extérieur (hospitalité, soins aux malades, prosélytisme), au contraire des moniales catholiques cloîtrées.


1 : A. Brenon, Les cathares. Vie et mort d’une Église chrétienne. Paris, J. Grancher 1996.

L'idée de croisade Contrairement à ce que nous croyons communément, le terme de croisade apparaît assez tardivement, en tout état de cause bien après la naissance du concept. Au XIIe siècle, le mot « croisade » n’existe ni en latin, ni en langue vernaculaire ; seul existe cruce signatus (croisé), terme apparu dès le concile de Clermont (1095). On parle généralement d’expédition, de guerre sainte, de guerre de Dieu. Durant les trois premiers siècles de la chrétienté, l’Église condamne vigoureusement la violence armée et la guerre : un chrétien ne saurait en aucun cas se faire soldat sous peine d’excommunication définitive. Lorsque l’empire romain, devenu chrétien à partir de 313, se voit menacé, les élites ecclésiastiques tentent de concilier les principes évangéliques et la nécessité d’assurer la défense des populations : dans certaines conditions, on peut être conduit à mener une guerre juste. C’est véritablement avec l’appel lancé en 1095 par le pape Urbain II que naît le concept de croisade : c’est une guerre sainte pour délivrer les églises d’Orient de l’oppression des infidèles ; c’est aussi un pèlerinage à Jérusalem et, de ce fait, elle procure des récompenses spirituelles à ceux qui s’y engagent (rémission des péchés, couronne des martyrs).

Le pape Innocent III voit en songe saint Dominique soutenant l’Église qui menace de s’écrouler - Bibliothèque nationale de France, ms latin 9473, f°173 v° - Cliché Bibliothèque nationale de France Livre d’Heures de Louis de Savoie, XVe siècle.

Assez rapidement, la papauté élargit le champ d’application de la croisade à des zones géographiques et à des objectifs nouveaux. Le canon 27 du concile de Latran III (1179) assimile hérétiques et routiers qui ravagent le Languedoc ; il appelle les chrétiens à les combattre et leur promet, en récompense, la rémission de leurs péchés et la sauvegarde de leur personne et de leurs biens, comme l’obtiennent ceux qui se rendent à Jérusalem. L’assimilation avec la croisade en Terre sainte est évidente : les mêmes privilèges sont accordés à ceux qui luttent contre les infidèles en Orient et à ceux qui combattent les hérétiques en Languedoc. Dans la lignée du canon de Latran III, le pape Innocent III lance la croisade contre les Albigeois en 1208, après l’assassinat du légat du pape. Dans le même temps, il appelle à une nouvelle croisade en Orient. Si, d’un point de vue temporel, les deux expéditions sont mises sur un même plan, il n’en est pas de même dans le domaine spirituel. Les privilèges concédés sont de nature différente : l’indulgence accordée à ceux qui combattent le catharisme est plus restreinte que celle que peuvent obtenir les croisés en Terre sainte (rémission plénière des péchés).

La croisade de Barons Élu en 1198, le pape Innocent III dénonce l’hérésie qui se développe dans le Midi de la France. Le 28 mai 1204, déçu par les résultats des missions de prédication qu’il a encouragées, il interpelle en vain le roi de France Philippe Auguste. Le 14 janvier 1208, l’assassinat du moine cistercien de Fontfroide et légat du pape, Pierre de Castelnau, non loin de Saint-Gilles-du-Gard, détermine le pape à prêcher la croisade. Il désigne le comte de Toulouse Raimond VI comme instigateur du crime et appelle à la Guerre sainte le roi de France et les barons du royaume. D’abord réticent et refusant de s’engager personnellement, Philippe Auguste finit par accorder à un certain nombre de ses vassaux l’autorisation de prendre la croix.

Au printemps 1209, l’armée croisée s’ébranle vers le sud, empruntant la vallée du Rhône, avec à sa tête le légat pontifical Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux. L’armée croisée parvient sous les murs de Béziers le 21 juillet 1209. L’assaut est donné le 22 juillet, et le soir même, la ville n’est plus que ruines et cendres. Le massacre de Béziers est destiné à semer la terreur et à dissuader les cités voisines d’opposer toute résistance.

L es habitants de Carcassonne chassés de la ville après la prise de celle-ci par les croisés. Grandes chroniques de France. British Library, ms Cotton Nero E II pt 2, f° 20 v° - Cliché British Library.

La stratégie de la terreur porte ses fruits. Le soir du 1er août, les croisés assiègent Carcassonne. Le 15 août 1209, ils prennent possession de la Cité ; le vicomte Raimond-Roger Trencavel est emprisonné dans le château comtal jusqu’à sa mort le 10 novembre. Choisi pour devenir vicomte de Carcassonne, Simon, seigneur de Montfort et d’Épernon, comte de Leicester, entreprend la conquête des domaines qui lui ont été concédés. Dans le pays qui, dans un premier temps, tombe rapidement sous la domination des croisés, un château devient le symbole de la résistance armée : le château de Cabaret (actuelle commune de Lastours). Toutefois, la résistance s’organise et les attaques contre les garnisons mises en place par les croisés se multiplient. A l’entrée de l’hiver 1209, Montfort a perdu plus de quarante places fortes. L’hiver interrompt les combats. En mars 1210, un nouveau contingent de croisés vient en Languedoc renforcer les troupes de Simon de Montfort. L’armée peut passer de nouveau à l’offensive. Après la prise de Minerve le 22 juillet 1210, les redditions se précipitent. C’est au tour de Termes d’être assiégé. Le siège dure neuf mois, les assiégés résistent avec vaillance mais la dysenterie a raison d’eux. Le retentissement de la prise de Termes frappe les esprits, tout autant que l’avait fait la prise de Minerve. À la fin de l’année 1210, Simon de Montfort a étendu ses conquêtes très loin au sud de Carcassonne et s’est rendu maître des plus importants bastions de résistance, à l’exception toutefois de Cabaret.

En février 1211, après l’excommunication de Raymond VI, Simon de Montfort est en droit de confisquer le comté de Toulouse. En juin, les croisés font le siège de la ville de Toulouse. Mais devant le nombre et la combativité des défenseurs, Montfort préfère se retirer et lance un raid vers Cahors et Rocamadour. Le camp adverse profite de ce départ et mobilise ses forces pour lancer une contre-offensive qui échoue.

Le 12 septembre 1213, les croisés affrontent à Muret les troupes de Pierre II, roi d’Aragon, venu au secours de son vassal Raymond VI. Simon de Montfort l’emporte. Le roi d’Aragon trouve la mort au cours du combat. Le 30 novembre 1215, le quatrième concile du Latran prononce la déchéance de Raimond VI au profit de Simon de Montfort, à l’exclusion des terres provençales qui restent possession de Raimond le jeune.

En avril 1216, le roi de France reçoit l’hommage de Simon de Montfort pour le comté de Toulouse. De 1217 à 1224, Raimond VI et son fils entreprennent la reconquête de leurs terres. En septembre 1217, ils reprennent possession de Toulouse. C’est en faisant le siège de cette ville que Simon de Montfort trouve la mort en juin 1218. Son fils, Amaury de Montfort, prend alors le titre de comte de Toulouse et devient chef des armées croisées en lieu et place de son père.

Sceau de Raimond II Trencavel, avril 1247 - Archives nationales (Paris), J 295, n°22; moulage du service des sceaux, D 760 - Cliché Archives départementales de l'Aude.

En août 1222, Raimond VI meurt et son fils lui succède sous le nom de Raimond VII. En janvier 1224, Amaury de Montfort a perdu pratiquement toutes les terres conquises par son père. Assiégé dans Carcassonne, il capitule devant les armées de Raimond VII, du comte de Foix et de Raimond II Trencavel. Dans l’espoir que le roi de France intervienne militairement en sa faveur, Amaury de Montfort lui fait don des domaines qu’il a perdus. Soucieux de sauver son comté et de se faire accepter par le roi de France comme son vassal, Raimond VII cherche à se réconcilier avec l’Église mais, en novembre 1225, le concile de Bourges refuse de l’absoudre, le déclarant complice des hérétiques. Le pape et le roi de France Louis VIII lancent alors une nouvelle croisade.

En mai 1226, l’armée croisée descend la vallée du Rhône avec Louis VIII à sa tête ; elle ne rencontre aucune résistance. Dès le 16 juin, Carcassonne fait sa soumission. Castelnaudary fait de même quelque temps après. À la fin de 1228, Raimond VII abandonne le combat et, le 12 avril 1229, signe ce qu’il est convenu d’appeler le traité de Meaux-Paris. De fait, cette appellation est inexacte ; on devrait plutôt parler de capitulation sans condition. Le document se présente sous la forme d’un serment solennel prêté par Raimond VII et contient l’ensemble des engagements, sans contrepartie, que le roi de France impose au comte. Raimond VII est privé d’une partie de ses domaines. Il s’engage en outre à ce que son enfant unique, Jeanne, épouse Alphonse de Poitiers, frère du roi de France, et se voit contraint d’écarter de sa succession tout héritier mâle qu’il pourrait avoir ultérieurement. Le traité met fin à vingt années de guerres, croisade des barons puis croisade royale. Le pays est soumis et les Églises cathares contraintes de passer à la clandestinité.

Le Pèlerin et l’Hérésie portant de quoi allumer un bûcher - Bibliothèque nationale de France, ms fr 376, f° 74 v° - Cliché Bibliothèque nationale de France - “Le Pèlerinage de la vie humaine” de Guillaume de Digulleville, XVe siècle.

Les premiers inquisiteurs (Pons de Saint-Gilles, Pierre Selhan, Arnaud Cathala) opèrent en Languedoc dans un climat difficile. En effet, il s’avère rapidement que le nouveau tribunal introduit une rupture dans le droit traditionnel et déroge notamment au droit coutumier établi dans les villes méridionales. Il empiète fortement sur les prérogatives des consulats et des seigneurs, réduit le pouvoir des juridictions épiscopales, ruine les franchises et garanties de tous ordres concédées depuis fort longtemps. Les actions engagées contre les hérétiques impénitents, qui impliquent l’exhumation et le brûlement des cadavres, refusant ainsi toute sépulture en terre consacrée, sont ressenties par les populations comme des brutalités inouïes. Elles sont très douloureuses pour les familles, soumises également à la lourde pénalité matérielle que constitue la confiscation des biens. Très vite, les oligarchies urbaines se rebellent face à la nouvelle « terreur » judiciaire. C’est le cas à Albi, à Narbonne dès 1234, puis à Toulouse en 1235, où les inquisiteurs et les frères dominicains sont chassés de la ville. Dans le même temps, en août 1240, Raimond II Trencavel, qui s’était réfugié auprès du roi d’Aragon, tente de reconquérir sa vicomté. Le 8 septembre, il fait le siège de Carcassonne mais doit se replier sur Montréal le 12 octobre à l’arrivée des renforts militaires royaux. En 1241, vaincu, il reconnaît sa défaite et le roi de France reprend possession de ses terres.

Dans les années 1240, les recherches d’hérétiques s’étendent et se font systématiques, conduisant à de véritables enquêtes générales. Entre 1240 et 1244, l’inquisiteur Ferrier fait comparaître devant lui plus de sept cents personnes et réussit ainsi à obtenir des renseignements sur près de trois mille individus. Le fonctionnement de la juridiction est en effet basé sur la délation, chaque audition en entraînant automatiquement de nouvelles. Inlassablement, les inquisiteurs s’obstinent dans la recherche de l’aveu, toujours préféré à l’accusation. En plus des interrogatoires, répétés autant de fois que nécessaire, les inquisiteurs usent, pour parvenir à leurs fins, de l’emprisonnement qui brise souvent, par la durée et la dureté de la détention, les prisonniers les plus endurcis. En dernier ressort, on recourt à la torture, également pratiquée à l’époque par les juridictions laïques. Au fil des dépositions, et en particulier de celles des "parfaits" convertis, souvent prolixes en la matière, les dénonciations font exploser les solidarités familiales, sociales et religieuses, dans le cadre d’une procédure soigneusement codifiée par les manuels et particulièrement efficace par sa rationalité.

Registre du greffier de l’Inquisition de Carcassonne, 1249-1267 - Bibliothèque municipale de Clermont-Ferrand, ms 160 - Cliché Bibliothèque communautaire et interuniversitaire Clermont-Communauté.

La violence contre l’institution inquisitoriale et ses représentants, qui perdure jusqu’au début du XIVe siècle, atteint un point culminant en 1242. En mai de cette année-là, deux inquisiteurs, Guillaume Arnaud et Étienne de Saint-Thibéry, et leurs compagnons sont assassinés à Avignonet par des hommes d’armes venus de Montségur. Raimond VII, désireux de recouvrer son indépendance, entre alors en campagne contre le roi de France. Raimond II Trencavel se joint à lui. La révolte échoue, entraînant une répression vigoureuse : c’est en mars 1244 la chute et le bûcher de Montségur qui voit périr 225 "bons hommes" et "bonnes dames". Le comte de Toulouse abandonne dès lors toute velléité de révolte et, à sa mort, en 1249, sa fille Jeanne et son gendre Alphonse de Poitiers lui succèdent. Le 7 avril 1247, Raimond Trencavel renonce au profit du roi à ses droits sur la vicomté de Carcassonne.

Le 11 mai 1258, le roi de France et le roi d’Aragon signent le traité de Corbeil : Louis IX renonce à toute revendication de droit sur l’ancienne Marche d’Espagne, Catalogne et Roussillon, tandis que Jacques Ier renonce à ses droits sur le Midi de la France (sauf Montpellier). Le massif des Corbières est désormais le « bastion avancé » du royaume de France. Il faut alors mettre en défense cette frontière. C’est dans cette perspective que sont reconstruits ou agrandis les châteaux de Peyrepertuse, Quéribus, Aguilar, Termes et Puilaurens qui, avec Carcassonne, constituent une ligne défensive face à l’Aragon. En 1271, à la mort de Jeanne de Toulouse et d’Alphonse de Poitiers sans descendance, le comté de Toulouse est rattaché à la Couronne de France. Après 1270, l’Inquisition languedocienne se durcit, ne se limitant pas aux seuls hérétiques mais étendant son champ d’action à toutes les déviances et marginalités.1

Poursuivre et extirper l'hérésie La défense de l’orthodoxie et la lutte contre les hérésies font partie des devoirs de l’autorité ecclésiastique. Elles relèvent normalement de l’évêque, juge ordinaire dans son diocèse. La décrétale du 4 novembre 1184 impose aux évêques de poursuivre les hérétiques dans leur diocèse et aux autorités publiques de leur prêter main-forte. En 1199, Innocent III caractérise juridiquement l’hérésie comme un crime de lèse-majesté divine dans le cadre du droit romain. Par cet acte, le pape impose sa primauté absolue sur tous les pouvoirs, et spécialement sur les princes qui peuvent être déposés s’ils ne répriment pas l’hérésie. Ce sont ces principes qui sont mis en application contre Raimond VI et les Trencavel lors de la Croisade contre les Albigeois. Après celle-ci, la lutte contre l’hérésie entre dans une phase judiciaire. En octobre 1229, le concile de Toulouse organise de manière systématique la recherche et la punition des hérétiques. La procédure dite « d’office », totalement secrète et sans avocats, parfois basée sur la rumeur et où les accusés ignorent l’identité de leurs dénonciateurs, y est largement codifiée. Mais elle reste confiée aux tribunaux ordinaires qui demeurent largement tributaires du soutien actif des autorités civiles. En Languedoc, le comte de Toulouse se montre peu empressé et les autorités locales freinent fréquemment les procédures quand elles ne soutiennent pas ouvertement les dissidents. La papauté décide donc alors de créer une juridiction extraordinaire, chargée de faire respecter l’autorité absolue du souverain pontife en matière de foi et l’universalité de son magistère. En avril 1233, Grégoire IX annonce aux évêques du royaume de France la venue de frères prêcheurs qu’il a nommés inquisiteurs. Ceux-ci entrent en fonction au début de 1234. Le rôle d’inquisiteur est généralement dévolu aux Frères Prêcheurs, accessoirement aux Frères Mineurs (Franciscains), ordres relevant directement de Rome et constituant une sorte de milice papale. La solide formation intellectuelle des ordres mendiants, leur mobilité, leur mode de vie apostolique et leur indépendance vis-à-vis des pouvoirs locaux constituent de précieux atouts pour la bonne marche de cette nouvelle juridiction.


1 : D’après Archives départementales de l’Aude, Au temps de la croisade : sociétés et pouvoirs en Languedoc au XIIIe siècle. Carcassonne, 2009, et M. Roquebert, L’Epopée cathare. Toulouse et Paris, Privat et Perrin, 5 vol., 1970-1998.

De même que l’évêque d’Albi affirme l’autorité de l’Eglise dans sa cité en construisant une nouvelle cathédrale, le roi de France assoit son pouvoir sur les terres nouvellement conquises en mettant en place des institutions nouvelles et un réseau défensif organisé. Créée en 1226, la sénéchaussée de Carcassonne et de Béziers comprend à l’origine les évêchés de Lodève, Agde et Béziers, puis les diocèses de Carcassonne et de Narbonne, ainsi que celui d’Albi. Vers le sud, sa limite se confond avec celle du Termenès ; à l’ouest, elle confronte le comté de Toulouse et le pays de Foix 1. Le sénéchal cumule les pouvoirs administratifs, judiciaires et militaires.

Dans un premier temps, le sénéchal s’assure militairement du pays, disséminant des garnisons militaires dans les châteaux royaux de la région (Biterrois, Cabardès, etc.). Puis, après la signature du traité de Corbeil en 1258, le roi de France se préoccupe de mettre en défense sa frontière méridionale, au sud des Corbières, matérialisée désormais par une ligne de châteaux construits suivant des normes nouvelles, initiées sous le règne de Philippe-Auguste (1180-1223) par un corps de spécialistes (architectes et ingénieurs) pour faire face aux évolutions de l’armement. Destinés à protéger Carcassonne, siège de la sénéchaussée, à la fois centre administratif et modèle architectural, les châteaux forment un ensemble défensif remarquable et dont certains traits sont tout à fait exceptionnels. La Cité de Carcassonne est complètement remodelée par la fortification du château comtal, où réside le sénéchal, le doublement de l’enceinte, la construction de portes monumentales et de barbacanes. Reconstruites ou rénovées à l’instar de la Cité, ces forteresses (notamment Termes, Aguilar, Quéribus, Peyrepertuse, Puilaurens et Montségur) s’inspirent du modèle philippien et prennent en compte les innovations poliorcétiques du temps et les nouveaux types d’armes à feu.

Ce nouveau type d’architecture militaire est mis en oeuvre dans tout le royaume de France, et tout particulièrement dans les grands chantiers de fortification qui s’ouvrent à la Cité au XIIIe siècle (entre 1228 et 1239, fortification du château comtal et début de l’édification d’une enceinte extérieure ; après 1240, démolition des faubourgs, achèvement de l’enceinte extérieure et renforcement de l’enceinte intérieure ; à partir de 1280, reprise de l’enceinte intérieure) ; on en trouve également des exemples dans les royaumes latins d’Orient (Crac des Chevaliers).

À propos de l’ensemble de ces forteresses, établies sur un territoire nouvellement conquis, face au royaume d’Aragon, Jean-Louis Biget parle d’une «architecture de proclamation dont la puissance et la modernité annoncent un grand royaume où règne un grand prince» 2.

Cette frontière, dont la défense repose sur l’implantation d’une ligne de forteresses, ne connaît aucune modification pendant quatre siècles, jusqu’au Traité des Pyrénées en 1659.


1 : D’après J.-L. Biget, « Effets de la Croisade : nouveaux seigneurs, nouvelle administration », dans Au temps de la Croisade, sociétés et pouvoirs en Languedoc au XIIIe siècle. Actes des conférences et tables rondes tenues dans l’Aude du 3 avril au 20 octobre 2009. Carcassonne, 2010, p. 214-230.

2 :  Jean-Louis Biget, « Effets de la Croisade : nouveaux seigneurs, nouvelle administration », op.cit., p. 227.

Simon V de Montfort - BNF.

En signant le 7 novembre 1659 le traité des Pyrénées, l’Espagne et la France mettent fin à une guerre qui a débuté en 1635. Il consacre le déplacement de la frontière franco-espagnole vers le sud, jusqu’à la ligne de crête des Pyrénées et parfois un peu au-delà (Cerdagne). Du coup, les forteresses de la sénéchaussée de Carcassonne perdent leur rôle frontalier et leur usage militaire se réduit fortement. Plusieurs d’entre elles gardent cependant une garnison, d’autres sont abandonnées ; toutes le sont définitivement à la Révolution. Peu à peu, l’histoire de ces sites spectaculaires glisse dans l’imaginaire collectif, voire dans la légende. Dès le XVIe siècle, les historiens de Toulouse et du Languedoc, tels Besse et Don Vaissète, sont conscients du rôle majeur joué par le catharisme et la croisade dans l’histoire du Languedoc aux XIIe et XIIIe siècles. Au début du XVIIe siècle, Guillaume de Catel, l’historien des comtes de Toulouse, considère la croisade contre les Albigeois comme « la chose la plus mémorable qui soit arrivée dans ce pays et dans la ville de Toulouse depuis l’établissement des comtes ». Des parallèles sont faits par les historiens des XVIe-XVIIe siècles entre l’hérésie cathare et le protestantisme mais ce sont plutôt les historiens provençaux qui établissent le plus clairement cette permanence « des erreurs des hérétiques médiévaux ». Quant à Simon de Montfort, il est présenté comme « soldat du Christ », menant le bon combat, mais on lui reproche ses ambitions terrestres et on le condamne pour le comportement qu’il a eu avec les Toulousains, considérant que sa mort est une juste punition divine. Loyaux avec la monarchie, les historiens de l’époque moderne ne dénoncent pas le rattachement du Languedoc à la Couronne mais les méfaits commis par les armées croisées et les abus de l’Inquisition.

Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), portrait de Nadar.

Au XIXe siècle, le thème est plus largement traité par les historiens, d’autant que l'intérêt du public se développe. C’est à ce moment-là que naissent et se développent les discours sur la Croisade, tantôt laudatifs, tantôt critiques, qui perdurent jusqu’à nos jours.

En 1823, l’auteur suisse, Simonde de Sismondi, consacre dans sa monumentale Histoire des Français un chapitre à la Croisade contre les Albigeois : il dresse un tableau idyllique de la « civilisation méridionale » (richesse, démocratie, essor culturel symbolisé par les troubadours) à la veille de l’arrivée des croisés qui apportent ruine et destruction par fanatisme religieux. En 1849, Charles Schmidt, théologien luthérien, publie Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois, oeuvre rigoureuse basée sur une présentation critique de textes d’archives. En 1870-1872, Napoléon Peyrat, pasteur calviniste ariégeois, publie son Histoire des Albigeois, une oeuvre romantique qui verse dans le pittoresque et le pathétique. Il n’hésite pas à présenter les thèmes habituels d’un Midi municipal démocrate, libre-penseur et cultivé, l'opposant à l'Église romaine prompte à persécuter toute dissidence religieuse la mettant en cause (faisant un parallèle avec la persécution du protestantisme). Montségur est le pivot de l’oeuvre : « Montségur est le sanctuaire, la forteresse et le sépulcre des Albigeois… Montségur était oublié depuis six cents ans… Je résolus de visiter le berceau de notre tribu et le tombeau de notre patrie… ». Son souffle épique fut apprécié, son influence importante, à l’origine d’une littérature régionaliste. A la fin du XIXe siècle, des chercheurs comme Mgr Douais, professeur à l’Institut catholique de Toulouse, fondent leurs travaux sur des éditions critiques de textes originaux.

Dans les dernières années du XIXe siècle, républicains et radicaux se font violemment anticléricaux, dénonçant l’obscurantisme de l’Eglise qui refuse alors de se rallier à la République : ils citent volontiers à l’appui de leur thèse les croisades et les crimes de l’Inquisition mais leurs discours se limitent souvent à des idées générales et ne prennent que rarement leurs exemples dans l’histoire même du Languedoc. De la même manière, lorsque l’école de la Troisième République traite très marginalement de la Croisade contre les Albigeois, elle n’insiste jamais sur les aspects régionaux du conflit ni sur l’opposition entre le Nord et le Midi, fidèle en cela aux options jacobines du régime et à l’idéal républicain d’unité nationale. Et si le 26 mai 1907, à Carcassonne, les leaders du mouvement vigneron, Marcelin Albert et Ernest Ferroul, font allusion à la mise à sac du Midi par les barons du Nord lorsqu’ils se plaignent de la politique menée par les parlementaires en matière viticole, ce thème n’est qu’assez peu développé et très épisodiquement repris par la suite.

L’un des faits majeurs de la France romantique, c’est le goût naissant pour le voyage pittoresque : « il n’est point besoin de se rendre en Grèce ou sur les autres rives de la Méditerranée orientale pour découvrir l’aventure patrimoniale 1». La France recèle des monuments à découvrir et à protéger. C’est ce mouvement qui conduit à la création en 1830 du poste d’inspecteur général des monuments historiques, occupé d’abord par Ludovic Vitet puis, à partir de 1834, par Prosper Mérimée. Dans ce contexte, la « découverte » de la Cité (et l’intérêt qui est alors porté à ce monument voué à la démolition après son déclassement comme place de guerre) conduit aux travaux de restauration menés par Eugène Viollet-le-Duc et ses successeurs : restauration de la cathédrale Saint-Nazaire (classée en 1840) à partir de 1844 puis de la Cité (fortifications classées en 1849) à partir de 1853.

Eugène Viollet-le-Duc s’appuie, pour ses restaurations, sur toutes les données objectives dont il dispose, sur une analyse minutieuse du monument qu’il a relevé en détail. Le goût romantique pour les ruines et le passé médiéval conduit aussi des visiteurs dans les châteaux proposés : des graffiti témoignent de la présence de visiteurs aux châteaux de Lastours dès la fin du XIXe siècle 2. Les unes après les autres, ces forteresses sont classées monuments historiques : Montségur dès 1862, Puilaurens en 1902, Lastours en 1905, Quéribus en 1907 et Peyrepertuse en 1908.


1 : D’après Historiographie du catharisme, Cahiers de Fanjeaux, n° 14, 1979, 443 p. ; Historiens modernes et Moyen Age méridional, Cahiers de Fanjeaux, n° 49, 2014, 496 p. ; Catharisme : l’édifice imaginaire. Actes du septième colloque du Centre d’études cathares René Nelli, 29 août-2 septembre 1994. Carcassonne, Centre d’études cathares, 1998, 478 p. 2 : D’après J.-M. Leniaud, «Les leçons du voyage romantique», dans Jean-Pierre Cros-Mayrevielle… Actes de la journée d’études organisée le 9 décembre 2010. Carcassonne, Archives départementales de l’Aude, 2011, p. 114-119.

"Les Cathares" de René Nelli - éditions Marabout.

Lors des crises politiques et sociales qui secouent la période 1920-1940, l’attrait de l’occultisme et des spiritualités marginales donne lieu, dans le Midi, à des spéculations diverses sur le catharisme émises dans le cadre de plusieurs cercles : le cercle néo-cathare autour de Déodat Roché ; les Amis de Montségur et du Saint Graal de Sabarthès et d’Occitanie. Ces cercles attirent Otto Rahn, qui établit des parentés entre le germanisme et la romanité cathare (La Croisade contre le Graal en 1933, La Cour de Lucifer en 1937). A l’opposé, Jean Guiraud, par ses publications, et notamment dans son Histoire de l’Inquisition, publiée en 1935-1938, renouvelle les travaux de recherche sur le catharisme, affirmant le caractère chrétien de cette dissidence religieuse.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, partisans et adversaires de Vichy redécouvrent la Croisade en la réactualisant. En 1942, Pierre Belperron publie La Croisade contre les Albigeois et l’union du Languedoc à la France, voyant dans la société méridionale du XIIIe siècle, amollie et futile, de flagrantes analogies avec la France corrompue du Front Populaire. Au contraire, autour de Joë Bousquet et de René Nelli, des écrivains français et occitans font l’éloge de la civilisation d’oc.

Au printemps 1966, dans le cadre de la série télévisée « La Caméra explore le temps », André Castelot, Alain Decaux et Stellio Lorenzi consacrent aux cathares une émission qui, diffusée en deux parties, remporte un vif succès1. Les téléspectateurs français découvrent le destin tragique de ces « oubliés de l’histoire » ; ils se passionnent pour ces hommes, qui apparaissent comme des victimes sacrifiées aux intérêts du roi de France et de l’Eglise. Les hérétiques mis à mort à Montségur en 1244 pour avoir refusé d’abjurer deviennent le symbole de la résistance à l’oppression et, en 1973, le mouvement politique « Lutte occitane » organise à Montségur une fête qui rassemble près de dix mille personnes. La grande fresque publiée en feuilleton à partir de 1966 par Michel Roquebert dans le journal La Dépêche du Midi sous le titre « L’épopée cathare » contribue à populariser l’histoire du catharisme. Le grand public s’enflamme pour ce récit savant et érudit, expressif et vivant, que Michel Roquebert enrichit considérablement au long des années, transformant les soixante-dix articles primitifs en une oeuvre en cinq volumes publiée entre 1970 et 1998.

L’oeuvre complexe et riche de René Nelli (1906-1982), poète et philosophe, nourrit également l’engouement qui se manifeste alors pour tout ce qui touche au catharisme et à l’histoire du Midi de la France. Ses travaux sur la spiritualité cathare ou sur la littérature courtoise et érotique des troubadours deviennent des ouvrages de référence.

Cet intérêt marqué pour le catharisme se développe dans un contexte général très favorable. Les difficultés économiques que connaissent alors les Français du Midi, l’obligation qu'ils ont parfois de quitter leur région d’origine pour gagner leur vie sont ressenties comme étant l’héritage de la croisade, la conséquence d’un rapport colonisés - colonisateurs 2. La population s’identifie aux cathares, se reconnaît dans leur combat qui est celui de tout homme lorsqu’il s’oppose à l’oppression. Le Languedoc recourt à son passé, tout au moins à l’image qu’il s’en fait, pour exprimer ses problèmes sociaux et identitaires.

Dans les années 1970, par tâtonnements successifs, des coups de boutoir sont portés au mythe des « châteaux cathares » dans l’Aude, apportant la preuve, par la typologie architecturale, qu’il s’agit de forteresses royales appliquant les principes de défense active initiés par le roi Philippe Auguste vers 1200 ; ces travaux pionniers vont conduire, dans les années 1980, à la formulation par les castellologues, pour l’Île-de-France d’abord puis étendue au reste du royaume, d’une architecture capétienne de défense et de propagande standardisée qui va faire école : la fortification philippienne.

Dans la même lignée, en 1997, à l’occasion des Entretiens du Patrimoine 3, Olivier Poisson fait remarquer que la valeur symbolique attribuée communément par le grand public aux châteaux dits « cathares » (pour reprendre une expression entendue couramment) repose sur un grand malentendu. En effet, la plupart de ces châteaux ont été réaménagés et même le plus souvent reconstruits après la Croisade contre les Albigeois, et ce à l’initiative du roi de France qui souhaitait alors consolider sa frontière avec le royaume d’Aragon. Et effectivement, l’exploitation touristique des forteresses, qui commence dans les années 1960, repose sur ce contresens. C’est ainsi qu’à Lastours, Joseph Dovetto crée, avec l’aide de la commune, un spectacle son et lumière « Les Tours de Cabaret » présentant des épisodes de la Croisade, de la résistance qui lui fut opposée et glorifiant les troubadours 4.

À partir des années 1990, une mise en valeur systématique des châteaux est mise en place, comprenant des travaux de restauration, de dégagement des accès, de création de centres d’accueil des visiteurs, etc., notamment à Peyrepertuse, Lastours, Puilaurens, Quéribus et Montségur. La marque « Pays cathare » est déposée par le Conseil Départemental de l’Aude, accompagnant un vaste programme de développement touristique et culturel durable à des fins identitaires et touristiques. Les sites des châteaux sont aujourd’hui devenus des repères visuels sur des parcours touristiques et des symboles majeurs d’une identité régionale contemporaine.

Concernant la restauration et la conservation de la Cité et des châteaux, comme nous l’avons vu, Viollet-le-Duc a longuement travaillé à la Cité de Carcassonne, pendant la seconde moitié du XIXe siècle, et il a posé les bases des méthodes et des pratiques de la conservation et de la restauration en France. Quant aux châteaux, leur restauration et les travaux effectués pour assurer leur préservation sont bien postérieurs à ceux exécutés à Carcassonne et, de ce fait, diffèrent de la philosophie et des pratiques du XIXe siècle. La Cité témoigne d’un état de conservation qui se veut « intègre » par une restauration totale de l’ensemble fortifié, alors que les châteaux témoignent eux de l’usure du temps en offrant des ruines, plutôt bien conservées pour ceux qui ont été retenus, et dans un bon état d’authenticité générale. Ils donnent directement à voir ce qu’était la Cité de Carcassonne avant l’intervention de Viollet-le-Duc pour une série qui appartient au même programme de génie militaire.


1 : D’après C.-O. Carbonell, « Vulgarisation et récupération : le catharisme à travers les mass-média », dans Historiographie du catharisme, Cahiers de Fanjeaux, tome 14, 1979, p. 361-380. 2 : D’après Jean-Louis Biget, « Les cathares », dans L’Histoire, n° 94 (novembre 1986), p. 10-21. 3 : D’après Olivier Poisson, « Les châteaux de l’Aude et la catharisation », dans Patrimoine et passions identitaires. Actes des Entretiens du Patrimoine, Paris, 6, 7 et 8 janvier 1997. Paris, Fayard et Editions du Patrimoine, p. 219-226. 4 : D’après M.-E. Gardel, B. Jaudon, S. Olivier, op.cit.