La Cité médiévale de Carcassonne

Implantée sur une butte de grès dominant le cours de l’Aude, et assurant ainsi la surveillance d’un gué à des fins stratégiques et commerciales, la ville haute ou « Cité » de Carcassonne a de lointaines origines protohistoriques (VIe siècle av. J.-C.).

Implantée sur une butte de grès dominant le cours de l’Aude, et assurant ainsi la surveillance d’un gué à des fins stratégiques et commerciales, la ville haute ou « Cité » de Carcassonne a de lointaines origines protohistoriques (VIe siècle av. J.-C.). Dans l’Antiquité, la ville, colonie romaine, se développe, puis elle est entourée d’une puissante fortification dans le courant de l’Antiquité tardive (IVe-Ve siècle ap. J.-C.), dont il reste de nombreux éléments reconnaissables à leurs assises de briques. A cette époque, la ville s’étend hors les murs autour de la Cité, uniquement sur la rive droite de l’Aude, et ce, jusqu’au XIIIe siècle, où a lieu un événement majeur : les Croisades contre les Albigeois. C’est à ce moment crucial pour l’histoire de la région que la fortification de la Cité prend toute son ampleur, avec la fortification du « château comtal », l’ajout d’une enceinte extérieure et, à la fin du même siècle, des modifications importantes de l’enceinte intérieure. La morphologie de l’ensemble fortifié s’en trouve considérablement modifiée : les travaux du XIIIe s. affectent essentiellement les fortifications, monumentalisant ainsi la Cité et lui donnant globalement son plan actuel. Mais d’importants chantiers sont aussi initiés sur la cathédrale Saint-Nazaire et surtout sur la ville basse ou « Bourg », qui est alors déplacée sur la rive gauche de l’Aude.

C’est sur cette période-clé pour la Cité de Carcassonne, où les modes constructifs du XIIIe s. s’expriment pleinement, que l’architecte Viollet-le-Duc s’est appuyé pour en mener la restauration au XIXe siècle.

On ne reviendra pas sur l’importance du monument complexe que représente la Cité de Carcassonne, vaste plateau aménagé de 550 x 250 m environ : une triple enceinte, un château comtal, 52 tours toutes différentes… Pour sa description, on ne peut que renvoyer pour l’instant à la somme en cinq volumes écrite par l’archiviste Joseph Poux, dans les années 1925-1930, jamais encore égalée et qu’il convient désormais de réactualiser.

Les fortifications de la Cité sont constituées actuellement de trois ensembles concentriques, dont le volume de constructions majoritaire date du XIIIe siècle :

  • Le château comtal, situé à l’ouest de l’ensemble, où il forme une partie de l’enceinte intérieure, est entouré d’une enceinte quadrangulaire, flanquée de tours semi-circulaires, qui protège deux logis, deux tours maîtresses et une chapelle aujourd’hui disparue. Les bâtiments intérieurs, réadaptés à la nouvelle conception défensive, sont accessibles par une porte monumentale à tours jumelles, précédée d’une barbacane et d’un fossé. Complètement réaménagé, l’ancien palais vicomtal devient à lui seul au XIIIe siècle une véritable forteresse, avec ses hauts murs couronnés de hourds.
  • L’enceinte intérieure, ancienne défense, a été ingénieusement réadaptée au XIIIe siècle, s’appuyant sur les restes de murailles et les tours flanquantes de l’Antiquité tardive. Deux parties du tracé, au nord et au sud de l’ensemble, ont été modifiées afin d’en accentuer la fonction d’éperon, et certaines tours ont été reconstruites. Vers la fin du siècle (autour de 1270-1287), la défense a été considérablement améliorée par la construction de puissantes portes : la Porte Narbonnaise, véritable châtelet à tours jumelles, la porte Saint-Nazaire à accès coudé, au sud, et, entre autres tours et sections d’enceinte à bossages, la tour de Balthazar et la tour carrée de l’Evêque.
  • L’enceinte extérieure, construite très rapidement, assure une meilleure défense de la Cité en doublant la précédente, jugée insuffisante. Il s’agit d’une muraille flanquée de tours sur laquelle la tour de la Vade, construite à l’est vers 1245, regarde vers l’Aragon. Quatre barbacanes sont édifiées, dont la principale, celle de l’ouest, a aujourd’hui disparu.Sur cette enceinte les travaux d’enregistrement du Projet collectif de recherche (PCR) ont permis de cerner une progression dans le sens contraire des aiguilles d’une montre en deux chantiers distincts, l’un septentrional et l’autre méridional, séparés par les deux points forts du château et du secteur des tours de la Vade et de la Peyre. Dans la progression des deux chantiers, la tour est le plus souvent chaînée à la courtine en flanc droit, tandis que la courtine suivante vient se coller sur son flanc gauche, ce qui suggère peut-être aussi que les tours ont été construites avant les courtines les reliant. Cette observation sur le sens de progression des chantiers est corroborée par d’autres marqueurs chrono-typologiques : transition, d’une part, de l’escalier droit de gorge à l’escalier le long de la courtine, puis à l’escalier rampant dans le flanc, d’autre part, de l’archère flanquante en bas à l’archère flanquante en haut, couverte d’abord par un linteau droit puis par un coussinet1.
  • L’enceinte intérieure et l’enceinte extérieure sont séparées par des lices, espace linéaire probablement scandé à l’origine de murs transversaux. L’aménagement de cet espace, entre les deux murailles, a obligé les bâtisseurs du XIIIe s. à reprofiler le terrain, ce qui a occasionné par endroits des effondrements de tours ou de sections de l’enceinte antique.

1 : Faucherre (N.), Conclusion du rapport final d’orientation du PCR Etude, relevé et datation des fortifications de la Cité de Carcassonne, 2014, Montpellier, Service régional de l’archéologie Languedoc-Roussillon.

Le paysage de la Cité de Carcassonne peut sembler totalement différent des reliefs spectaculaires des forteresses montagnardes, car on est ici en bordure du bassin de l’Aude, dans les coteaux de la mollasse tertiaire, avec un environnement viticole et périurbain. Mais le site réunit des caractéristiques similaires : bâtie sur une butte de grés (le « grès de Carcassonne ») qui a fourni le matériau pour les constructions, la ville fortifiée domine le fleuve et s’avance au-dessus de la plaine. De quelque côté qu’on l’aborde, la puissance des remparts surplombe le visiteur, il faut monter pour atteindre la Cité.

Une fois sur les fortifications, au fil du cheminement, on est toujours face à un ample paysage qui se déploie vers la Montagne Noire, le Lauragais et les Corbières et au-delà vers les Pyrénées. Enchâssée dans la géologie locale et dominant son territoire, la Cité est à la fois une forteresse perchée et une image archétypale de la ville médiévale.

Si l’habitat s’est fixé très tôt (dès le VIe siècle avant Jésus-Christ) sur l’éperon rocheux dominant le cours de l’Aude, c’est que ce site, avec un sommet culminant à 150 mètres d’altitude, occupe un emplacement stratégique, surveillant la plaine entre Montagne Noire et Pyrénées, passage obligé entre l’Atlantique et la Méditerranée.

Après la conquête romaine en 118 avant Jésus-Christ, l’agglomération primitive s’étend au-delà de la plateforme, se développant en contrebas, au nord de la colline. Vers 27 av. J.-C., la ville figure dans la liste des vingt cités de la Narbonnaise donnée par Pline l’Ancien dans son Historia naturalis. La colonie Julia Carcaso est dotée d’un territoire qui s’étend sur la partie occidentale du bassin audois. Moins importante que ses deux voisines, Narbonne et Toulouse, Carcassonne est toutefois un centre de vie actif sous le Haut Empire.

Dans la seconde moitié du IIIe siècle et au IVe siècle, l’insécurité est telle que la surface habitée est réduite. La ville, désormais qualifiée de castellum, s’abrite derrière une enceinte d’un périmètre de 1200 mètres environ, dont on peut encore voir les vestiges sur les deux tiers du rempart intérieur.

Dans le premier quart du Ve siècle, les Wisigoths font la conquête du sud de la Gaule et d’une grande partie de la péninsule ibérique. Carcassonne devient une des cités de la Septimanie wisigothique. Le royaume wisigoth s’effondre sous la poussée des Francs dès le début du VIe siècle. En 508, Clovis assiège sans succès Carcassonne qui devient dès lors la place forte principale de la marche frontière entre les deux royaumes. Au VIIIe siècle, l’invasion sarrasine met fin au royaume wisigoth d’Espagne. Les Arabes sont définitivement chassés de Septimanie par les souverains carolingiens à la fin du VIIIe et au début du IXe siècle.

Carcassonne est siège épiscopal depuis le VIe siècle. La première mention de l’église cathédrale, dédiée aux saints Nazaire et Celse, date de 925. La ville commence progressivement à s’étendre extra muros et un bourg Saint-Michel est mentionné aux alentours de l’an mil.

Aux XIe-XIIe siècle, Carcassonne se développe sous la domination des vicomtes Trencavel. Grâce à ses alliances matrimoniales et une politique adroite, jouant habilement de la rivalité des deux grandes principautés voisines (Toulouse et Barcelone), cette famille gouverne les vicomtés d’Albi, de Carcassonne et de Béziers. En 1096, débute la construction de la cathédrale romane, tandis que l’édification du château vicomtal peut être datée du deuxième quart du XIIe siècle.

En 1208, le pape Innocent III, inquiet de l’influence grandissante de l’hérésie cathare, appelle à la croisade. En août 1209, les croisés assiègent Carcassonne qui capitule au bout de quinze jours. Nommé vicomte de Carcassonne, Simon de Montfort poursuit la croisade jusqu’à sa mort en 1218 lors du siège de Toulouse. La vicomté est définitivement annexée au domaine royal en 1226, à la suite de la croisade royale. Carcassonne devient le siège d’une sénéchaussée. Dès 1228, de grands travaux sont entrepris pour améliore le système défensif : construction d’une ceinture fortifiée autour du château, édification d’une deuxième enceinte urbaine précédée d’un fossé sec et aménagement de lices entre les deux lignes de fortification.

En septembre 1240, Raymond Trencavel II tente de reprendre possession de la cité et l’assiège. Il bénéficie de la complicité des faubourgs qui la bordent. Il bat en retraite un mois plus tard : en 1244, le roi Louis IX fait entièrement raser les faubourgs Saint-Michel et Saint-Vincent, pour les punir de leur rébellion. Une deuxième campagne de fortification est alors entreprise : remise en état des éléments d’enceinte détruits, renforcement du front oriental, construction de la tour de la Vade. En 1248, Louis IX autorise les habitants des faubourgs détruits à revenir et les installe définitivement sur la rive gauche de l’Aude, créant une ville nouvelle, une bastide.

A la fin du XIIIe siècle, sous les règnes de Philippe III le Hardi et de Philippe IV le Bel, les fortifications de la Cité sont modernisées et une bonne part de l’enceinte intérieure est reprise de manière à bénéficier des progrès techniques enregistrés dans le domaine de l’architecture militaire.

Dès lors, Carcassonne est une place forte hors du commun, servie par une garnison permanente et un armement conséquent. Sa force de dissuasion est telle qu’elle ne fait pas l’objet d’attaques au cours de la guerre de Cent ans. En 1355, le Prince Noir lors de sa chevauchée incendie la bastide mais renonce à assiéger la Cité.

De 1472 à 1659, date de la signature du traité des Pyrénées, la Cité conserve encore son rôle de place forte, sur une frontière méridionale peu sûre. Mais elle a tendance à se dépeupler au profit de la bastide, centre de la vie économique de la région. Le roi, pour des raisons financières, aliène une partie de ses terrains domaniaux et des maisons commencent à s’installer dans les lices.

Après 1659, à la suite de l’annexion du Roussillon et du déplacement de la frontière, la Cité n’a plus le rôle éminent qu’elle avait jusque-là dans le dispositif royal de contrôle de la frontière franco-aragonaise. Son déclin est inexorable et peu à peu, tous les pouvoirs (judiciaire, religieux, etc.) sont transférés vers la bastide devenue une ville florissante grâce à l’industrie et au commerce du drap.

Ayant perdu son statut de place forte militaire en l’an XIII, la Cité est menacée de destruction : les fortifications sont remises à l’administration des Domaines qui commence à les vendre comme matériaux de construction. La Cité est classée monument historique en 1849 et sa restauration est confiée à l’architecte Eugène Viollet-le-Duc. Les travaux débutent sous sa responsabilité en 1853 et se poursuivent, après sa mort en 1879, jusqu’en 1910. La première moitié du XXe siècle voit le début de la fréquentation touristique du lieu qui n’a cessé de croître depuis.

L’archéologie de la ville ne s’est développée en France que tardivement par rapport à l’Europe du Nord1. C’est seulement à partir des années 1980 que s’approfondit cette recherche, surtout à l’occasion de grands travaux urbains comme ceux du Grand Louvre. A ce jour, les fouilles n’ont pas été très nombreuses à Carcassonne. Seuls quelques sondages préventifs ont eu lieu dans et autour de la Cité, presque toujours dirigés par M.-E. Gardel et son équipe (ALC Archéologie). Ils ont été complétés par l’étude INRAP de François Guyonnet en 2000S2. Mais ce sont surtout les fouilles de la cour d’honneur du Château comtal, organisées en 1993 pour le compte des Monuments Historiques, qui ont apporté le plus de résultats significatifs, publiés en 20023. A l’intérieur de l’enceinte actuelle du château du XIIIe siècle, ces fouilles ont mis au jour des pavements et des éléments d’habitat urbain.

Les autres résultats consistent en la découverte d’éléments d’habitat et de fortification des bourgs (XIIe-XIIIe s.) ou de silos (Xe-XIIe s.).

Projet collectif de recherche (PCR) :

Près de cent ans après Joseph Poux, il était temps de réfléchir collectivement à l’évolution urbaine de la ville et de son contexte.

Un PCR a débuté en 2013 afin d’apporter, par des recherches scientifiques approfondies, des éclairages nouveaux sur l’histoire et l’architecture de la Cité de Carcassonne, notamment la phase relative au XIIIe siècle, et de documenter les liens que celle-ci peut avoir avec les châteaux considérés, en établissant des comparaisons argumentées. Les chercheurs s’interrogent sur l’influence que l’architecture de la Cité peut avoir eue sur l’architecture des forteresses qui l’entourent. A cet effet, une équipe pluridisciplinaire a été formée, émanant de plusieurs structures, universitaires et autres (ALC-Archéologie/Carcassonne, Université d'Aix-Marseille/laboratoire LA3M, Université de Rennes 2/labo LAHM, Université de Barcelone/labo ERAAUB, Université de Valladolid/Labo LAP, Université d’Umeå, Suède). Le PCR doit se dérouler sur quatre ans et aboutir à un relevé complet en plan et en élévation de la zone étudiée, ainsi qu’à une étude du bâti avec hypothèses de datations. Parmi les thèmes de recherche : le déroulement des chantiers, l’étude de la provenance des matériaux (grâce aux travaux au spectromètre de l’université d’Umeå), et la production d’un Système d’information géographique (SIG) sur la Cité… Cette étude permettra entre autres de reconstituer l’histoire des chantiers royaux du XIIIe siècle sur ce territoire.


1 : Burnouf (J.), Archéologie médiévale en France le second Moyen Age (XIIe-XVIe s.), Paris, La découverte, 2008, p.69 sqq.

2 : Guyonnet (F.) et alii, Carcassonne, Aude, château comtal, sondages archéologiques et études des élévations, 20 mars - 28 avril 2000, Document Final de Synthèse, AFAN, 2000.

Guyonnet (F.) et alii, “Le château comtal de Carcassonne à la lumière des récentes recherches archéologiques”, L’archéologie médiévale en France depuis 30 ans, Dossiers Archéologie, n° 314, Dijon, juin 2006, p. 82-87.

3 : Gardel (M-E.), F. Loppe et al., « Carcassonne, Château comtal : essai de datation des structures d’après les sondages de 1993 », Archéologie du Midi médiéval, T 21, 2003, p. 71-105.