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ARCHITECTURE PHILIPPIENNE

Les lices de la cité médiévale de Carcassonne

Nouveau modèle d’architecture militaire impulsé par le roi Philippe Auguste et perpétué par ses successeurs capétiens, l’architecture philippienne se caractérise par une véritable révolution des techniques de défense. C’est la diffusion de ce nouveau modèle au cœur de notre territoire au XIIIe siècle et son adaptation aux reliefs de montagne qui fait le cœur même du projet d’inscription de la Cité de Carcassonne et des châteaux sentinelles de montagne à l’Unesco.

DÉFENSE ACTIVE VS DÉFENSE PASSIVE

Au cours du XIIe siècle, l’évolution des techniques de siège et les ambitions territoriales du  roi Philippe Auguste l’obligent à repenser complètement le système de défense de ses forteresses. Plus question de rester retranché derrière ses murailles à attendre que les choses se passent, il faut réagir, oser aller de l’avant et affronter l’ennemi. À l’attaque !

Mis en place dès la fin du XIIe siècle dans le nord de la France, ce nouveau principe de défense active s’illustre notamment par l’abandon des tours quadrangulaires et leurs angles morts au profit de tours circulaires ou semi-circulaires. Percées d’archères, couronnées de hourds ou d’échauguettes, elles offrent désormais aux défenseurs une multiplicité d’angles de tirs. Les murailles sont renforcées, épaissies, parfois doublées, séparées de lices. Les portes d’entrée se bardent de herses et d’assommoirs, protégées derrières des barbacanes et de longues rampes en chicanes. Rien n’est laissé au hasard, chaque ouvrage en commande un autre, tout est conçu pour ralentir la progression de l’ennemi et permettre aux défenseurs d’attaquer. Une architecture ingénieuse et rationnelle, qui transforme la cité féodale de Carcassonne en une véritable place forte militaire après son intégration au royaume de France en 1226.

À L'ASSAUT DES MONTAGNES

Symbole du pouvoir royal, le modèle d’architecture philippienne se diffuse rapidement à travers le bassin méditerranéen au gré des nouvelles conquêtes du royaume de France et s’adapte surtout aux crêtes montagneuses très escarpées qui environnent la Cité de Carcassonne. Objectif : former un système défensif imprenable et homogène pour protéger la nouvelle frontière franco-aragonaise fixée lors du traité de Corbeil en 1258. Dès lors, les maîtres d’œuvre mandatés par le roi et le sénéchal de Carcassonne partent à l’assaut de ces pitons vertigineux pour y construire, en un temps record (moins d’un demi-siècle), un réseau de châteaux sentinelles de montagne. À commencer par ceux que l’on appelle les « cinq fils de Carcassonne » : Aguilar, Peyrepertuse, Puilaurens, Quéribus et Termes.

Les constructeurs y reprennent toutes les techniques novatrices du modèle philippien, les simplifiant parfois, tout en tirant parti des contraintes du relief. Sur la majorité des sites, de petits châteaux féodaux existent déjà, datant le plus souvent des XIe ou XIIe siècles. Ce sont les fameux castra, ces habitats groupés et fortifiés, commandés par les seigneurs locaux et où vivaient les communautés cathares avant les croisades. Pour édifier ces nouvelles sentinelles, il faut faire place nette : les castra sont entièrement rasés ou démantelés pour servir de matériaux de construction, et les habitations des villageois, qui gravitaient auparavant autour du château seigneurial et participaient de fait à la protection du castrum, sont reconstruites plus loin, isolées sur les versants opposés.

« UN GRAND ROYAUME OÙ RÈGNE UN GRAND PRINCE »

Si le rôle de ces forteresses royales est évidemment défensif, garantissant la protection de la nouvelle frontière franco-aragonaise, leur caractère monumental est aussi un moyen pour le roi d’affirmer son pouvoir sur ces populations « hérétiques » nouvellement soumises au Royaume de France. Dissuader tout mouvement de rébellion et dire ostensiblement qui est le nouveau maître des lieux. Une véritable « architecture de proclamation », selon les termes de l’historien médiéviste Jean-Louis Biget, « dont la puissance et la modernité annoncent un grand royaume où règne un grand prince. »

GROS CHÂTEAUX, PETITS EFFECTIFS

L’architecture puissante et ostentatoire de ces châteaux est également pensée pour être défendue par un minimum d’hommes. Si la Cité de Carcassonne recense une centaine de soldats derrières ses murailles, seule une vingtaine d’hommes compose les garnisons des forteresses de montagne, comme le prouvent les registres de comptes des châteaux, rares documents originaux retrouvés. L’architecture doit être, à elle seule, force de dissuasion. Il suffit de se mettre dans la peau d’un éventuel ennemi pour mieux comprendre : observez par exemple de l’extérieur la multitude d’archères percées dans les tours et murailles ; impossible de savoir combien d’hommes ce cachent derrière ses fentes étroites, prêts à décocher leurs flèches ou leurs carreaux d’arbalète. Un, deux, dix peut-être ? Dans le doute, mieux vaut rebrousser chemin…

ESTHÉTIQUE ET FONCTIONNALITÉ

Au delà de l’aspect défensif, l’architecture philippienne ne lésine ni sur le confort ni sur l’esthétique, profitant notamment des avancées de l’architecture gothique. Signature de la monarchie capétienne, le gothique introduit de nouvelles structures porteuses comme la croisée d’ogives, qui permet d’élancer des voutes très hautes et très solides tout en conférant une grande élégance aux édifices. Une élégance qui ajoute au caractère ostentatoire de ces châteaux et que l’on retrouve notamment dans le château comtal de Carcassonne ou dans la salle du pilier de Quéribus.

Les fenêtres percées dans les tours et donjons ne manquent pas non plus de finesse, avec leurs pierres d’angles arrondies et leurs coussièges, qui assurent le confort intérieur. On retrouve également les traces de nombreuses cheminées dans les logis et donjons où vivaient généralement tous les membres de la famille du châtelain. Chaque forteresse est aussi équipée de latrines, de puits et de citernes, qui permettent de récupérer les eaux de pluie des toitures. Leurs vestiges se signalent le plus souvent par la présence de tuileau, ce mélange de tuiles broyées et de chaux à la couleur rose-orangée qui garantissait l’étanchéité des citernes.

EN ÉVOLUTION CONSTANTE

La plupart des forteresses ayant été construites sur une période relativement courte, elles témoignent d’une réelle homogénéité, mais ne manqueront pas d’évoluer avec le temps, au gré des besoins militaires ou de confort. D’où, parfois, ce mélange de styles postérieurs, ce réemploi de tuiles, de pierres, l’ajout d’un nouveau mur, d’un nouvel étage, d’une nouvelle fenêtre… C’est ainsi également que les châteaux s’adapteront aux nouvelles techniques de siège, et notamment à l’arrivée des premières armes à feu. On retrouve par exemple à Quéribus ou à Puilaurens des archères élargies en canonnières, mais aussi des murs épaissis, des angles arrondis, offrant une meilleure résistance aux boulets de canon.